Une journée banale en France.
Mohamed Abourar est un élève scolarisé dans mon lycée, où je suis enseignante. Je ne l’ai pas
en cours comme élève. J’ai d’autres élèves, certains sont « sans-papiers », comme lui. Mais ils ont tous un avenir. Il est comme
tout élève faisant partie de notre communauté éducative.
Nous sommes enseignants pour les aider tous à s’accomplir scolairement, professionnellement, socialement.
Mohamed a 18 ans. Il est arrivé en France à l’âge de 13 ans avec son père. Il a engagé
une procédure administrative de régularisation à sa majorité. Il prépare son Bac professionnel. C’est un élève exemplaire qui prouve chaque jour son sérieux et sa maturité.
Il a été arrêté jeudi 17 janvier suite à un contrôle d’identité. Il effectuait alors son stage
en entreprise. Il a été placé en garde à vue, puis en centre de rétention. Il risque d’être expulsé du territoire français.
Ce jeudi 21 janvier 2010, 13h15, nous l’attendons dans la petite cour pavée. Il est
plutôt joli ce bâtiment, pour un tribunal.
Je fume ma troisième cigarette lorsque les éducateurs et le père de Mohamed arrivent.
Les mains se serrent, les regards sont anxieux, les sourires forcés. Quelques mots de présentation. Et tout le monde se replonge dans ses pensées.
Je ne les connais pas ces gens, et pourtant nous sommes là pour le soutenir, le
défendre, ensemble. Je me demande à quoi ressemble Mohamed. Je croise tous les jours 480 élèves au lycée. Je l’ai forcément croisé, je lui ai forcément dis bonjour un jour.
Et puis il arrive. Trois personnes menottées, encadrées chacune par deux policiers qui
les maintiennent et les font avancer. Et je le reconnais lui ; oui, ses yeux, ses sourires, je me rappelle, dans le hall du lycée, dans les escaliers, dans la cour.
Il traverse aujourd’hui une autre cour, en baissant la tête. Il nous aperçoit alors, nous sourit, à son père, ses profs, ses éducateurs. Chacun notre tour nous lui disons « bonjour Mohamed », mais il ne s’arrête
pas, il doit continuer à avancer. Il doit monter les escaliers, rentrer dans le bâtiment, s’asseoir derrière cette barrière, là sur ce banc à
l’écart de tous et de tout, cerné par les policiers.
Nous restons dehors, incapables de bouger sur le moment. Une collègue s’effondre en
larmes. La vision de notre élève menotté, encadré par les policiers comme un criminel, cela je ne peux l’intégrer ni l’accepter. Il nous faudra plusieurs minutes avant de retrouver du courage, le courage de Mohamed, pour pouvoir rentrer à notre tour la tête haute, pour lui donner à notre tour les sourires et l’espoir, derrière cette barrière, sans pouvoir l’approcher.
L’avocate arrive. Elle s’entretient avec le greffier. Nous informe que Mohamed passera
en deuxième audience. Nous demande d’entrer dans la première salle d’audience et de nous installer regroupés.
Les trois « prévenus » arrivent ensuite. On leur a enlevé les menottes. Ils s’assoient
de l’autre côté.
Chaque minute d’attente est trop longue. Je l’observe. Son regard est perdu quelque
part dans le vide, droit devant lui.
Le greffier annonce la juge, nous nous levons.
« Affaire .....n°..... » . Un homme mauritanien se lève et s’avance, prend place debout
à
côté de son avocat. La juge présente le dossier. Nous n’entendons rien, les micros ne
fonctionnent pas. L’avocat parle à son tour, puis c’est le tour du commissaire
représentant le préfet.
« Affaire ABOURAR Mohamed ...n°....” . Mohamed se lève et rejoint son avocate. La
juge parle, on n’entend toujours rien. L’avocate s’exprime, puis le commissaire, puis l’avocate.
« Affaire .....n°.... ». Un homme palestinien s’avance.......
La juge se retire pour 10 minutes afin de délibérer.
Les minutes sont toujours aussi longues. Le soleil est de la partie, il traverse les grandes
vitres à droite, et se pose sur nos têtes, nous voile la vue. Ma main en visière, j’essaie d’apercevoir Mohamed, il s’entretient avec
une policière, il sourit. La policière vient dire à son père que Mohamed veut lui parler.
Je les observe dans le soleil, le père et le fils.
Nous demandons à la policière, une collègue et moi, à lui parler. Elle accepte, mais nous
n’aurons pas le droit de lui serrer la main. Les premiers mots sont difficiles, mais son sourire fait le reste. Nous lui disons que quoi
qu’il arrive nous resterons mobilisés, que nous soulèverons des montagnes, que nous sommes tous avec lui, le lycée, les profs,
les élèves. Il ne me connaît probablement que de vue, même pas de nom, mais il me fixe de ses yeux, il me dit que ça l’encourage et l’aide à tenir, il nous dit merci d’être là, et merci tout
court.
La juge revient. Elle s’assoit. Elle annonce que les requêtes pour les affaires .... et
ABOURAR sont rejetées. Elle se relève aussitôt et ressort immédiatement de la salle d’audience sans plus de commentaire.
Le coup est tombé. J’ai dû mal comprendre, c’est allé tellement vite. Je regarde mes
collègues, je regarde Mohamed. Je ne comprends plus rien, plus rien à cette justice. Mohamed est stoïque, il ne semble pas
réagir. Nous non plus. Le silence est là, il persiste, aucun mot ne peut sortir.
Les policiers font se relever les trois hommes venus comparaître, ils sont en train de
les faire sortir de la salle. Vite, vite, on se lève, on dit bien fort à Mohamed que ce n’est pas fini, qu’on est là, qu’on reste là avec lui, qu’il tienne bon.
Une autre collègue pleure. Je lève les yeux au plafond et regarde en l’air, il paraît que cela
évite aux larmes de tomber sur les joues.
Nous sortons à notre tour de la salle d’audience. Mohamed est retourné sur son banc
derrière la barrière. Nous restons là, nous voulons lui montrer que nous serons là jusqu’au bout. Je cherche à croiser son regard, mais il regarde son père. Et puis l’espace d’un bref instant, j’ai ses yeux, je lui donne mon sourire et toute
ma force.
Ils ressortent du bâtiment comme ils sont venus, menottés, maintenus, encadrés par les
policiers.
Nous applaudissons très fort ces policiers, et longtemps, jusqu’à ce qu’on nous dise de
repartir, nous applaudissons très fort à cette justice injuste.
Mes mains rougies ont aussi applaudi très fort à ton courage Mohamed, et j’applaudirai
encore très fort demain au lycée pour que tu entendes mon soutien. Et j’applaudirai encore plus fort, s’il le faut, à l’aéroport, pour que tu saches que nous ne t’abandonnerons pas. Que la France ce n’est pas que cela.
Collectif de soutien à Mohamed Abourar